Moi, fumeur et acheteur de cannabis, bien placé pour vous en parler

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Moi, fumeur et acheteur de cannabis, bien placé pour vous en parler

Une personne fume un joint, à Lyon (JEFF PACHOUD/AFP)

Comme quelques millions d’autres compatriotes, je suis un fumeur de cannabis. J’y suis même un peu dépendant, malgré les conséquences néfastes que ça pourrait avoir sur moi (par ordre d’importance : avoir des ennuis judiciaires, avoir des ennuis de santé, avoir des ennuis financiers).

Dimanche, Vincent Peillon s’est prononcé en faveur d’un débat sur la dépénalisation du cannabis comme moyen de lutter contre les trafics – le ministre de l’Education s’est fait rappeler à l’ordre par Jean-Marc Ayrault et a essuyé les critiques de l’opposition. Matignon a affirmé qu’il n’y aura « pas de dépénalisation ».

Une plante qui s’est banalisée semble toujours taboue pour une partie de ceux qui nous dirigent, observait René C. (un pseudo), dans un e-mail envoyé à Rue89. Cet étudiant de 23 ans fait partie des 1,2 million de fumeurs réguliers de cannabis en France.

Emilie Brouze

Je ne suis ni devenu héroïnomane, ni devenu fou. Je n’ai jamais vendu de cannabis. Je fais des études supérieures et cela fait cinq ans que je fume quasi quotidiennement. Je n’ai pas vraiment envie d’arrêter et je dépense toujours moins d’argent que mes amis qui grillent un paquet de cigarettes par jour.

Vous pouvez à présent soit disqualifier totalement mon propos parce que je suis un de ces infâmes toxicomanes et qu’au fond, je défends mon vice comme un autre défendrait ses niches fiscales ou autre privilège. Vous pouvez aussi considérer que, contrairement à bien des prohibitionnistes scandalisés, je connais mon sujet.

Parce que je connais les effets du cannabis sur moi, que je les vois sur une partie de mon entourage, que j’ai dû croiser et causer un peu avec des centaines de dealers, parce que j’ai visité de nombreuses cités où jamais je ne serais allé autrement et où l’on ne m’a jamais fait de mal.

Bien sûr qu’il y a des mauvais côtés, dans le fait de fumer des joints. Bien sûr qu’il y a aussi des arguments sérieux pour la prohibition : ce sont ceux-là qu’on aimerait bien entendre. Bien sûr que ce n’est pas idéal d’être fumeur quotidien au collège ou au lycée, tout comme d’y être alcoolique.

Mais à part les problèmes respiratoires et autres cancers dont on accusera tout autant le tabac, il y a la possible démotivation, la paranoïa, des pertes de mémoire immédiate (« est ce que j’ai bien fermé la porte ? »), tout cela dans des proportions très variables selon les individus.

Il y a des gens qui ne supportent pas le cannabis – tant mieux pour eux. Il y en a d’autres que ça rend bêtes et amorphes, et ceux-là finissent par s’en apercevoir et réduisent ou arrêtent.

Enfin il y a des mecs qui fument leurs un, cinq, dix joints ou 20 euros par jour sans que leur comportement ou leur travail en soit affecté. Des gens qui fonctionnent avec ça sans problème depuis des années et qui se sentent plus ou moins coupables, à cause de la répression. Et niveau troubles d’ordre public, il y a un monde entre un mec qui a trop fumé et qui somnole ou ricane bêtement et un type bourré qui gueule et devient violent.

Parmi les nombreuses situations de vente, je ne parlerai pas du dealer de village, du dealer de collège, du connard qui se prend pour Tony Montana, du mec tranquille qui vend un peu de sa plantation, de celui qui vend juste pour payer sa conso, des voyages en Hollande, des mecs qui te livrent en voiture à Paris, des récurrentes affaires de revente par les forces de police. Je préfère me concentrer sur une institution du trafic de cannabis contemporain : le « four ».

Les ados français sont les plus gros fumeurs de pétards d’Europe. Selon l’enquête Espad [PDF, 2012], 24% des jeunes de 15 et 16 ans interrogés auraient tiré sur un joint au cours des 30 derniers jours (contre 7% des jeunes Européens en moyenne).

Un four c’est un point de vente fixe et quasi professionnel : guetteurs équipés de portables dans les rues alentour, horaires d’ouverture, salle d’attente.

Les dealers sont comme n’importe quels autres commerçants : ils ne vous forcent pas à acheter, ils sont généralement polis avec vous et préfèrent fidéliser un client plutôt que de l’agresser.

Pour ceux qui se déplacent, ils sont par contre beaucoup moins ponctuels. On dira qu’ils font de l’argent facile et intoxiquent la jeunesse, mais je ne vois vraiment pas en quoi un revendeur qui ne coupe pas son produit devrait être considéré comme moins moral qu’un buraliste.

Je ne sais combien de dizaines ou de centaines de fours existent dans Paris : les fumeurs de joints se repassant les plans qu’ils ont. Tel four n’est pas encore trop connu, tel autre est dans une cité entourée de cars de CRS mais il fonctionne encore – il faut alors user de courage, d’une cachette secrète ou d’un déguisement pour passer entre les mailles du filet.

Quand on est passé à travers les mailles des centaines de fois, ce n’est pas l’éventualité d’une fouille voire de quelques heures au commissariat qui va nous dissuader. Pendant un temps, on entend parler de tel endroit et puis d’une descente de police, et puis l’endroit est dit grillé, et on entend parler d’un autre endroit.

A Marseille, il y a des lieux où l’on n’a même pas à sortir de sa voiture et où l’on a parfois des feuilles à rouler en cadeau. C’est en partie pourquoi dans les cent kilomètres à la ronde, il est plus rentable à tout fumeur de joints de faire le déplacement que de toucher chez un dealer de ville ou de village qui vendra plus cher un produit peut-être recoupé dans l’intervalle.

A Paris, je connais un four dans la même rue qu’une annexe de la police municipale. Plusieurs fois j’ai appris qu’il y avait eu une descente ou j’y passais et je ne trouvais personne. Quelques jours après, tout rentrait dans l’ordre. Parfois c’était les mêmes dealeurs, parfois la police en avait prélevé quelques-uns et d’autres prenaient le relais. Il faut croire alors que, connaissant les lieux, soit la police est impuissante à arrêter le trafic, soit elle laisse faire, soit elle y tire directement avantage.

Tentons à présent de savoir à qui profite ce statu quo qui, apparemment, ne plaît à personne.

Dépénalisation : la consommation de drogue est autorisée, la culture et le commerce restent interdits ;

Légalisation : le cannabis est légal et commercialisé dans les pharmacies et/ou bureaux de tabac.

Réprimer l’usage et la vente de certains produits, empêcher la diffusion d’informations sensées et valables dans le cadre d’une politique de réduction des risques crédible pour les usagers, entraver la recherche sur les substances qui ont été interdites, refuser le débat…

En somme, continuer d’appliquer une méthode qui a échoué sans oser même commencer à se demander si on ne pourrait pas faire mieux.

Quelques possibilités :

– Le gouvernement est principalement ignorant sur le sujet et/ou empêtré dans un résidu de morale chrétienne qui sied mal à une république laïque, et tend à considérer toute jouissance hors alcool, sexe et nourriture comme un péché. On pourrait même voir dans la répression anticannabique une forme de discrimination s’exerçant sur ceux dont la culture tolère ou vante l’usage de cannabis et, par exemple, réprouve l’alcool.

– Le gouvernement actuel n’est pas si bête que ça. Le refus de discuter sur le sujet est là pour ne pas choquer un certain nombre d’électeurs ignorants et s’éviter les hurlements et la rhétorique scandalisée de la droite. Ici, il ne s’agit plus d’idéologie mais de calcul électoral.

– Le gouvernement est impuissant à contrôler le trafic mais refuse de le reconnaître et de changer quoi que ce soit. Enfin, il refuse de créer une nouvelle filière agroalimentaire qui offrirait un produit sans coupe et pesticides, et d’en tirer des revenus substantiels. Il s’agirait ici d’une peur du changement (pourtant censé être d’actualité pour les cinq prochaines années).

– Le cannabis thérapeutique ou légalisé poserait problème de par son faible coût, sa culture assez facile et la polyvalence de ses usages. Il s’agirait d’une collusion avec les entreprises pharmaceutiques qui ont tout intérêt à ce qu’on ne propose aucune alternative à leurs médicaments pour traiter par exemple la dépression, l’insomnie, le manque d’appétit, la nausée ou certaines douleurs.

– Ou le gouvernement envisage les conséquences d’une dépénalisation et d’un commerce contrôlé, en dépit de tout l’argent qu’il en tirerait, comme principalement néfaste. Ce serait par exemple plonger dans la misère un grand nombre de petits trafiquants et donc un grand nombre de familles. Il se peut que de très bons arguments existent dans ce cas. On aimerait alors les entendre ce qui, sans débat de fond, sera difficile.

Il y a peut-être d’autres possibilités et il se peut aussi que plusieurs se mélangent. Je m’arrête là. Remarquez juste que parmi celles que j’ai évoquées, aucune ne trouve sa justification dans une démarche de santé publique. Je vous laisse méditer là-dessus. Dans tous les cas, ignorer la situation et ne pas débattre est la pire des solutions.

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